Exposition permanenteMusée MaritimeNDM

Portraits et Témoignages

Cette rubrique vous offre un choix de témoignages ou de portraits audio de personnages contemporains
de Nouvelle-Calédonie racontant leur histoire et leur vécu sur un sujet maritime.
Pour plus de clarté,  vous pouvez écouter les témoignages tout en les lisant.
Cet espace est évolutif et sera progressivement alimenté par de nouveaux récits.

Juillet 2011…

Je suis président du Musée Maritime depuis plus d’un an maintenant. Auparavant, j’étais président de l’association Fortunes de mer calédoniennes pendant une dizaine d’années.

Un naufrage, c’est un drame humain. Lorsqu’on aime les bateaux c’est un drame aussi à cause de ce qu’est un navire ; beaucoup de marins le considèrent comme quelque chose de vivant.

L’histoire de la Seine est importante parce qu’elle date d’une époque où la France se positionnait dans le Pacifique avec beaucoup de prudence à cause bien sûr des relations avec les autres états.

Les naufrages se produisaient beaucoup à l’époque à cause d’une cartographie de la zone géographique insuffisante mais on ne peut pas en faire le reproche aux marins de l’époque.

Le naufrage était quelque chose de touchant, d’extrêmement violent sans doute pour un commandant de navire. J’ai toujours en tête le début du rapport du capitaine Leconte. Cela commence ainsi : « Monsieur le Ministre, la corvette de guerre la Seine dont le commandement m’a été confié n’existe plus.» Je suis un ancien militaire, je mesure ce que cela représente comme choc, comme douleur.

Après les choses vont moins mal. C’est un naufrage où il n’y a pas de victime. Tout le monde rentrera en France. Le navire est maintenant au fond de l’eau et nous, on fait revivre son histoire et tous ses objets dont certains sont des pièces d’architecture navale et d’autres des objets personnels que le marin, pressé de quitter le navire en train de couler, a dû abandonner.

Nov 2012…

Je suis retraité de la Marine nationale et j’ai actuellement plus de 96 ans.

Il faut revenir au temps de la guerre et des Japonais qui étaient entrés en guerre. Ils surveillaient les côtes d’Océanie, - en particulier les côtes de la Nouvelle-Calédonie -, en y envoyant des sous-marins qui indiquaient où étaient les flottes anglaises et françaises qui pouvaient se trouver dans le coin.

Autour de la Nouvelle-Calédonie à ce moment-là, il y avait deux sous-marins qui rôdaient. L’un de ces sous-marins, c’était l’I17 qui avait été détecté parce qu’il était en surface, pas loin de Nouméa.

Les avions de la Air Force d’ici y sont allés et ont laissé tomber des explosifs, ce qui a fait que le sous-marin ne pouvait plus plonger. Il y avait une entrée d’eau considérable et il a coulé comme ça, tout près du phare Amédée.

Au moment où le sous-marin coulait, le commandant était déjà sur le pont et il y a 3 ou 4 marins qui sont montés à l’extérieur. À ce moment-là, le sous-marin entier s’est englouti et il n’y a eu que cinq ou six sauvés de ce naufrage.

Après la guerre, ces Japonais sont venus avec leur famille ici. Ils ont dressé un petit monument dans le cimetière qui se trouve à la sortie de Nouméa. Les gens qui vont dans ce cimetière peuvent passer devant et voir une plaque qui a été mise sur le naufrage de ce sous-marin l’I17.

Le sous-marin a été coulé par une bombe larguée d’un avion. On a l’emplacement où il est dans le fond. On pourrait, je pense, le localiser. Je ne dis pas qu’on pourrait le récupérer parce qu’il doit être dans 1500 mètres de fond, mais simplement le localiser.

Juillet 2011….

Je suis retraité et depuis l’ouverture du musée, depuis plus de 10 ans,  je suis le secrétaire du bureau du Musée. Ce qui fait que j’ai vu le musée démarrer, les premières expositions qui ont été faites. On a participé aussi à certains évènements particuliers et la Monique en faisait partie parce qu’en 2003, c’était le 50ème anniversaire de sa disparition.

Dans l’histoire de la Monique, ce qui m’a vraiment touché, c’est le contact avec les gens, avec les familles, non seulement des familles de disparus mais aussi des témoins qui ont participé par exemple aux recherches aériennes.

J’ai rencontré des personnes âgées, par exemple Monsieur de Casabianca qui était pilote ; il avait un avion qui s’appelait le Norécrin. J’ai rencontré également d’autres personnes aussi bien de brousse que des îles Loyauté qui m’ont toutes raconté leurs histoires.

C’est surtout ce contact avec tous ces gens, et qui a été poursuivi ensuite avec les recherches que nous avons faites en mer pour retrouver la Monique et aussi avec la réalisation du film pour Thalassa et du film de France O. J’étais amené à me déplacer avec l’équipe de tournage, on a eu des rencontres très émouvantes avec les familles de disparus et également avec des personnes âgées. J’ai un souvenir de cette rencontre qu’on a eu à Lifou à Luecila avec l’association des personnes âgées qui étaient toutes réunies dans une même salle où finalement les questions et les réponses fusaient.

Ce qui m’a marqué, c’est surtout le souvenir qu’ont les familles de ce drame. Je pense surtout aux familles mélanésiennes, elles étaient les plus nombreuses. Les familles européennes ont été touchées aussi. Les enfants, les petits enfants se rappellent encore de ce drame. Dans les écoles, les instituteurs, les enseignants en ont parlé avec leurs élèves et eux aussi recueillent des témoignages.

Moi ce qui m’a frappé, et là tout le monde n’est pas forcément du même avis, c’est qu’il y a quand même un désir de savoir ce qui a pu arriver pour que les familles fassent enfin leur deuil. Parce que ce deuil n’a jamais été fait officiellement. Je rappelle que lorsque le drame est arrivé, un mois après, il y avait le 24 septembre 1953. C’était donc le centenaire de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France. Et toutes les manifestations ont complètement occulté le deuil qui normalement aurait dû être réalisé.

Août 2011…

Je suis arrivé en Nouvelle-Calédonie en 1974. En arrivant sur le territoire, je voyais, en me baladant dans le lagon des épaves, des carcasses rouillées un peu partout sur le récif.

Et je posais des questions aux gens avec qui j’étais : quel est ce bateau ? Qu’est ce qui est arrivé ? Un jour, je me suis dit, il y a tellement d’épaves… ça doit bien être marqué quelque part ! Puisque les gens ne pouvaient pas me donner leur histoire, je me suis intéressé aux archives de la Chambre de commerce, de la bibliothèque Bernheim, de la SLN qui a un centre de vieux journaux très important.

Maintenant, tout est centralisé aux Archives territoriales mais à l’époque, pas du tout. C’était un peu réparti dans tous les coins. Il fallait même aller chez certaines personnes qui avaient dans leur cave des tas de vieux livres : la France australe, la Calédonie, le bulletin du commerce qui a couvert une très grande période. Donc j’ai passé des nuits carrément à feuilleter les archives que je pouvais emmener chez moi. Je passais beaucoup de temps à la bibliothèque Bernheim et surtout à la Chambre de commerce. A l’époque, il y avait une salle toute poussiéreuse pratiquement abandonnée où il y avait des milliers et des milliers de journaux. Et c’est comme ça que, année après année, mois après mois, jour après jour, j’ai commencé à mettre une chronologie des histoires de mers et des naufrages. 

C’était une première approche et puis à un moment, je me suis dit, il faut que ça aboutisse à quelque chose. J’avais connu aussi Alain Conan quelques années auparavant, on avait été à Vanikoro ensemble. Lui avait fondé l’association Salomon et en 1984, j’ai fondé l’association Fortunes de mer…  

Pourquoi sommes-nous attirés par les épaves ? Evidemment, c’est une question qu’on peut se poser, je me la suis posée souvent. Il y a un côté mystérieux avec l’épave. Le bateau, c’est un lieu de vie et de transport de personnes et de matériel et d’un seul coup, il échappe à la volonté humaine et il se pose au fond et voilà.

Celui qui le découvre, que ce soit 20 ans ou 30 ans, des siècles après, continue l’histoire. Ça veut dire : on arrive, on plonge au cœur de l’histoire. Et quand on touche quelque chose, on est les premiers à toucher cet objet depuis le naufrage. Donc ça nous met en contact direct avec l’histoire et l’émotion de ce qui s’est passé à bord de ce bateau : le drame très souvent, parce que c’est lié à un drame. C’est une émotion qui est intense, qui nous prend, qui me prend moi à l’intérieur. C’est très difficile à expliquer... C’est prenant, c’est vraiment prenant.